Billets éthiques

Regard philosophique sur l’IA dans le domaine de la santé en relisant Bergson

Partagez cet article

L’illusion du supplément d’âme

 

En 1932, à propos des conséquences du progrès industriel, Bergson pouvait en appeler à un supplément d’âme pour contrebalancer un monde mécanique déshumanisant. Le dernier chapitre de son ouvrage Les deux sources de la morale et de la religion s’intitulait ainsi Mécanique et mystique. Avec la révolution de l’IA cet appel à un supplément d’âme face au numérique est illusoire et il serait plus à propos de réfléchir sur les enjeux éthiques de l’IA en santé à partir des analyses de Bergson sur l’intelligence, la spécialisation scientifique et technique, le temps vécu dans l’ordre de la vie.

 

Le statut de l’intelligence.

“ La nature, en nous dotant d’une intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement ” écrit Bergson dans le même passage. L’intelligence est une faculté d’adaptation de l’humain à son environnement. Elle n’est pas la marque d’une quelconque supériorité de notre espèce vis à vis des autres vivants puisque paradoxalement elle doit être appréhendée comme déficit de l’instinct.

 Elle a d’abord été capacité à fabriquer des outils et en varier indéfiniment la production. L’homo faber est à l’origine de l’homo sapiens. Pour réaliser le développement de notre espèce, la nature, dans son pouvoir d’organisation, nous a doté d’intelligence. C’est donc par défaut que nous sommes des êtres intelligents. L’intelligence est un palliatif, nous devons la considérer, au sens premier du terme, comme un artifice. En ce sens, l’IA, par sa dénomination même, redoublerait cet artifice.

L’étymologie latine nous renseigne bien sur ce statut de l’intelligence : intellegere, inter-legere, c’est  “ discerner, démêler, comprendre ”, le préfixe inter donnant le sens de “ choisir entre, ramasser parmi un ensemble ”. Parce qu’il n’y a pas de saisie immédiate par notre esprit  de ce qui se présente, nous avons recours à l’intelligence. L’intelligence est affaire de choix, et bien sûr fonction des données concernant le choix. Ce qui ne serait que lapalissade concernant le recours ordinaire à l’IA engage ainsi un questionnement éthique dans le domaine de la santé par les valeurs du soin qui engagent l’humain. Le choix est confronté à une vulnérabilité. L’efficacité numérique ne peut oublier l’interrogation éthique.

Or, avec Bergson, nous nous devons de constater que l’intelligence comme stratégie vitale fabricatrice, est dans une incompréhension des potentialités de la vie. L’intelligence, comme la main de l’homo  faber, découpe et décompose un ordre mécanique là où l’humain est  à appréhender  comme un tout vivant.

 

Les œillères du spécialiste.

Mais il n’est pas  question de revenir à un aveuglement sur le modèle de l’instinct dans le recours à l’IA dans le domaine de la santé. Retrouvons plutôt Bergson qui n’a jamais fait le procès de l’intelligence mais bien d’une spécialisation induite dans l’imitation de l’instinct par l’intelligence. Une spécialisation qui par delà son expertise indiscutable isole le spécialiste en le cantonnant dans le particulier, le singulier avec pour corollaire une médecine désincarnée.

“ La spécialité qui rend le savant maussade, rend la science stérile ” écrivait Bergson dans son discours sur La spécialité de 1882. Il serait possible de paraphraser cette critique imagée de la spécialité à l’IA en santé : une médecine maussade qui rend l’approche de la santé stérile. La santé n’est plus appréhendée comme expérience qualitative de la vie mais par des mesures et des images. Loin de toute dynamique vitale et de tout sens de la nuance, diagnostic et pronostic deviennent une parcellisation du corps inaccessible au vécu du patient.

La santé du point de vue du soigné n’est pas un état stable décomposable en parties mais une réalité globale et mouvante, en perpétuel devenir. L’ordre vital ne se ramène pas à un ordre mécanique ou numérique. Il y a unité organique que ne rend pas l’unité numérique. Bien plus, la réalité elle-même n’est pas “un tout parfaitement cohérent et systématisé, que soutient une armature logique.” mais un perpétuel devenir. L’intelligence est statique et parcellaire là où la vie est dynamique et globalisante.

 

La durée et le réel.

L’intelligence ignore ainsi la durée qui est le temps de la vie, ce que Bergson appelle “mouvement imprévisible et libre”, une continuité d’inventions. La durée n’est pas réductible à la succession d’instants. Or avec l’IA nous sommes encore plus dans une succession réglée et accélérée, comme autant d’instants qui s’enchaînent. Appliquée au domaine de la santé, l’IA a ainsi le défaut de ses qualités, elle va offrir, dans un temps très court, un éclairage remarquable des composantes des phénomènes vitaux et de leurs ratés dans les pathologies sans jamais s’inscrire dans la globalité d’une durée qui fait la réalité de la santé et de la maladie.

Les progrès dans l’observation clinique autorisés par l’IA, gain de temps et investigation approfondie des phénomènes physiologiques et psychiques n’enlèvent pas l’irréductibilité d’une durée de la vie comme permanence dans le temps et changement incessant. Durer c’est subsister par delà les changements, la vie est un processus continue jusqu’à la mort. Dans son discours prononcé à l’occasion du centenaire de la naissance de Claude Bernard et publié dans son dernier ouvrage La pensée et le mouvant, Bergson lui rend ainsi hommage “….il a mesuré l’écart entre la logique de l’homme et celle de la nature.” C’est exactement cet écart que le questionnement éthique nous invite à considérer.

La logique de l’homme est la logique de l’intelligence. Bergson résume son statut au chapitre III du même recueil de textes : “[…] trouver des  rapports, établir des relations stables entre des faits qui passent, dégager des lois : opération d’autant plus parfaite que la relation est plus précise et la loi plus mathématique […].Toutes ses fonctions sont constitutives de l’intelligence. Et l’intelligence est dans le vrai tant qu’elle s’attache […] à ce qu’il y a de stable et de régulier dans le réel[…]”. Mais l’intelligence ne saisit pas la nouveauté, “ l’effort indéfiniment rénovateur de la nature.” Elle n’appréhende pas la durée créatrice. “L’erreur commence quand l’intelligence prétend penser un des aspects comme elle a pensé l’autre, et s’employer à un usage pour lequel elle n’a pas été faite.”

Fondamentalement Bergson nous alerte donc par avance sur l’illusion d’une intelligence prétendant saisir parfaitement la singularité de la vie encore plus lorsqu’elle se propose de la prolonger artificiellement dans le transhumanisme. L’intelligence ne peut nous permettre de comprendre le mouvement même de la vie qui ne se réduit pas à des données et une démarche analytique. Ainsi la santé est une dynamique vitale irréductible à une simple investigation numérique. A l’ère de l’IA, la médecine reste, au quotidien, un art de la relation à l’autre en attente de soins. L’IA permet de mieux soigner des maladies mais elle ne soigne jamais un malade. Le soin est une confrontation à la vulnérabilité de l’humain où l’acuité de la science est un simple soubassement efficace. L’IA ne comprend pas la vie.

 

Dominique Pian

Membre du conseil d’orientation de l’EREB

La FHF présente sa loi de programmation pour bâtir une société de la longévité
États généraux de la bioéthique 2026 : publication du rapport de synthèse

Vous pourriez être intéressé…