
L’Odyssée du soin, lorsque l’on tombe de Charybde en Scylla
Hier soir, je suis allée voir L’Odyssée au cinéma.
Christopher Nolan y propose son interprétation personnelle de ce texte mythique de l’Antiquité. Et en arrière plan, je réalise au fil du film que les aventures d’Ulysse et de ses compagnons de route trouvent des échos avec l’éthique.
De nombreux parallèles me sont venus en tête. Tout d’abord, le dilemme éthique trouve son illustration avec Charybde et Scylla.
Dans la mythologie grecque, ces deux monstres immortels et implacables gardent le détroit qu’Ulysse traverse lors de son retour vers Ithaque.
D’un côté, Scylla, une créature surnaturelle nichée dans une grotte au sommet d’une falaise abrupte, attend sa proie avec ses six têtes affamées, prêtes à happer les marins. De l’autre, Charybde, un gouffre insondable et tourbillonnant, engloutit d’énormes quantités d’eau trois fois par jour, menaçant d’entraîner tout navire dans ses profondeurs. Ulysse, averti par la magicienne Circé, sait qu’il doit choisir entre deux maux : perdre six hommes avec Scylla ou risquer la mort pour tous face à Charybde1.
En fait, Charybde est la personnification d’un tourbillon (un vortex marin), tandis que Scylla est un récif dangereux. Ces deux monstres expriment poétiquement les dangers guettant les premiers marins grecs qui s’aventurèrent dans les eaux inconnues de la Méditerranée occidentale. Ces marins devaient choisir avec précaution comment naviguer face à ce double danger. Ainsi, la formule « tomber de Charybde en Scylla » peut apparaître comme l’équivalent antique de notre expression actuelle « être coincé entre le marteau et l’enclume », voire « la peste ou le choléra ».
Toutefois, « tomber de Charybde en Scylla » signifie surtout « de mal en pis ». Autrement dit, on se retrouve finalement face à un danger plus grand que celui que l’on cherchait à fuir.
Cette aggravation involontaire et malheureuse de la situation arrive parfois sur le terrain avec les professionnels de santé. Par exemple, pour éviter une fausse route alimentaire, on propose parfois une texture mixée à une personne accompagnée. Or, cette mesure préventive peut accélérer la perte d’appétit et la dénutrition de la personne accompagnée et donc aggraver finalement son état de santé. Ou bien, pour éviter qu’une résidente ne se blesse en sortant seule, on peut restreindre ses sorties en autonomie, or cette limitation peut entraîner une forme de repli sur soi et parfois des états dépressifs.
Ainsi, assise au fond de mon siège rouge, ce choix qui tiraille entre Charybde et Scylla m’est apparu clairement comme un dilemme.
Faut-il… peut-on… doit-on accepter de sacrifier six membres d’équipage pour sauver les autres ? Ou bien préférer risquer la vie de tous dans l’espoir de sauver tout le monde ?
A la manière de Socrate dans les rues d’Athènes, si l’on interrogeait des gens dans la rue, que diraient-ils ? Sans doute qu’il est plus logique de perdre six marins plutôt que tout l’équipage.
C’est un choix utilitariste2, la sauvegarde du plus grand nombre prime sur celui du petit nombre. Mais attention, est-ce nous qui choisissons ces six personnes, ou est-ce Scylla qui décide ? Hasard ou priorisation ? Il semble que la perspective d’être parmi les six puisse amener à reconsidérer la situation. En effet, si vous étiez l’un des six désignés comme appâts pour Scylla, l’idée de tenter le coup avec Charybde ne vous semblerait peut-être pas si mauvaise, non ?
Avant de trancher, faisons preuve de mètis comme le fait Ulysse.
C’est-à-dire une attention vigilante afin de manier les mots avec prudence, ruse et dextérité3.
Prenons donc un moment pour distinguer le danger et le risque :
Le danger est une donnée brute, factuelle, mais aussi une menace : un monstre dans la mer, du verglas ou un sol mouillé dans un couloir, une fuite de gaz. Le danger ne se calcule pas, il se constate. Et même si certains dangers semblent incontournables, on peut sans doute les contourner, les réduire, voire les accepter.
Le risque, lui, appartient à la sphère des possibles, de la probabilité et du calcul. Il n’existe qu’à partir du moment où quelqu’un s’expose au danger et où l’on peut estimer une probabilité et un enjeu. Le risque est donc une relation entre ce danger précis et cette personne qui le rencontre. Il combine deux choses : la gravité de ce qui peut arriver, et la (mal)chance que cela arrive. Par conséquent, là où le danger est un fait, le risque est une évaluation. Mais que faire face à un risque ? Il est possible de l’accepter et de le prendre, mais aussi de le négocier, ou de le rejeter. Ainsi, affronter un risque, c’est exercer sa capacité à décider, à consentir, à (se) faire confiance.
En éthique, rappelons que nous naviguons la plupart du temps en eaux troubles. Il s’agit donc de créer une cartographie des fonds marins, en évaluant les risques, afin de décider et trancher.
D’ailleurs, le mot « risque » viendrait du latin risecum, « ce qui tranche ». Puis, le sens a évolué de « ce qui coupe » à « rocher escarpé, écueil, récif ». Il s’agit donc de trancher face à ce qui peut couper et blesser.
L’éthique biomédicale est donc une odyssée à part entière. Les professionnels sillonnent tantôt « des mers avec d’insaisissables soleils à l’horizon » comme le dit Pénélope au début du film, tantôt des tempêtes émotionnelles et des dilemmes qui écorchent.
Mais une chose est certaine, depuis l’époque d’Homère, la philosophie aide à résister aux chants des Sirènes et au prêt-à-penser.
Léna LARVOL
• Philosophe • Coordinatrice éthique • Formatrice (RPS, éthique, médico-social et sanitaire)
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1. La Saga d’Ulysse, Pierre Judet de La Combe, « Quand les Dieux rodaient sur Terre » France Inter.
2. Dr Steven L. Jones, Scylla et Charybde : entre peur et courage, 2018.
3. Carnet de Philo, La mètis des Grecs (19 novembre 2018).

