Vivre avec le couvre-feu

Peut-on vivre continuelle dans la peur ?

Cyril Hazif-Thomas répond aux questions sur les enjeux médicaux et sociaux du couvre-feu :

1) En quoi un couvre-feu est-il pertinent pour empêcher la propagation d’un virus ?
Avec le confinement et l’isolement, le couvre-feu relève d’abord d’une médecine sociale qui agit sur les populations et leurs conditions de vie, afin de contenir la propagation épidémique d’une maladie contagieuse. Il s’agit en pratique d’étaler dans le temps l’apparition de nouveaux cas en réduisant les activités d’un groupe d’individus exposés à un agent pathogène sans être pour autant malades. Le couvre-feu s’est ainsi montré efficace en Guyane lorsqu’il a été établi entre mai et juin, d’abord de 23 h à 5 h puis à 21 h, encore avancé à 19 h et puis 17 h pour finir… Pour autant le mode de vie et le contexte géo-populationnel différent (La Guyane comporte moins de 300.000 habitants sur un territoire 50 % plus étendu que la métropole) ne permettent pas de tabler sur des conditions semblables de réussite, même si le Conseil scientifique pense qu’avec ce procédé, il a pu être observé sur le territoire métropolitain un ralentissement important de la circulation du virus entre le 17 octobre (date du premier couvre-feu) et le 30 octobre (date du reconfinement).

2) Est-ce vraiment efficace, peut-on mesurer ses effets ?
Remarquons d’abord que le couvre-feu a mauvaise presse : ainsi Chateaubriand pouvait-il écrire de façon prophétique dans ses Mémoires d’outre-tombe qu’« à la fin de chaque grande époque, on entend quelque voix dolente des regrets du passé, et qui sonne le couvre-feu ». Néanmoins l’objectif est clair ; il s’agit d’étaler la courbe des contaminations afin de garantir l’accès effectif des malades aux services de réanimation et aux structures hospitalières et de gagner, avec la vaccination, la course contre la montre. Pour autant, qu’il s’agisse du couvre-feu ou du confinement, de telles mesures contraignantes de limitation drastique des déplacements ont, sur une économie devenue très dépendante du marché, des répercussions considérables, à la fois sur la consommation intérieure et sur les exportations qui sont nécessaires à l’économie mondiale. C’est pourquoi de telles décisions sont engageantes pour notre vivre-ensemble et emportent d’autres effets non encore complètement documentés : risques de faillites en série, accroissement des inégalités, impact sur la santé mentale, par exemple la détresse morale des étudiants, séquestration d’une partie de la population peu capable d’adaptation, fragilisation accrue des personnes vulnérables… On a ainsi pu observer la « maladie de confinement » des plus âgés en Ehpad : régression psychomotrice, démotivation et parfois syndrome de glissement. Peut-être devra-t-on parler bientôt du désespoir obsidional de la population sous couvre-feu, aux relents de fièvre du même nom ?

3) Cette mesure est-elle
amenée à perdurer longtemps ?

Outre les coûts humain et économique, notons que ces dispositions exceptionnelles sont également dangereuses pour l’État de droit, car l’état d’urgence sanitaire est synonyme d’instabilité juridique, source de grave insécurité pour les citoyens.
Ce ne peut donc être acceptable que sur une durée limitée avec des « contre-mesures » d’accompagnement psychosocial et de soutien à l’économie. L’enjeu demeure certes de limiter les décès, notamment parmi les personnes les plus à risque, mais en démocratie, il apparaît compliqué de maintenir sur le long terme de telles méthodes de gouvernance sanitaire d’ordre biopolitique : les mesures d’urgence obligeant à vivre dans les conditions du couvre-feu sont en effet rationalisées au nom d’une guerre sanitaire peu ouverte à l’urgence du renouvellement des rapports politiques à la santé. Il convient ici d’accepter que certains préfèrent leur liberté à la santé, là où d’autres demandent d’abord d’être protégés. Cette guerre contre le virus, lorsqu’elle met le monde sous cloche, est-elle digne de confiance lorsqu’elle écarte les citoyens d’une autorité sur leur avenir ? Ainsi que l’expliquait Georgio Agamben au début de la pandémie, rien n’est moins sûr. C’est même selon ce philosophe, la plus absurde des guerres en ce qu’elle s’apparente à une guerre civile : « L’ennemi n’est pas à l’extérieur de nous. Il est à l’intérieur de chacun de nous. Ce qui inquiète, alors, ce n’est pas tant, ou pas seulement le présent, mais c’est ce qui va venir après. » Peut-on en effet vivre continuellement dans la peur ?

 

SOURCE : LE POHER – ARTICLE DISPONIBLE EN PDF DANS LA RUBRIQUE « LIENS UTILES » (à droite)