Cyril Hazif-Thomas, Directeur EREB
La rave party au sud de Rennes témoigne sans doute de l’envie irrépressible de liberté de nombre de jeunes teufers en mal de vie sociale, éveillée par la crainte d’un troisième confinement. La recherche de liens à travers les réseaux sociaux et les rassemblements non encadrés ne suffit toutefois pas à créer un sentiment d’appartenance sauf à se construire contre la doxa sanitaire mettant plutôt en avant les gestes barrières et la distanciation sociale. Cette manifestation transgressive et à première vue irrationnelle de liberté témoigne d’une absence de prise en compte du besoin de racines des jeunes mais aussi de la mise à mal de notre démocratie sanitaire. A l’heure du lancement de la campagne vaccinale, nos concitoyens sont condamnés à un régime apodictique d’information et de gestion de la pandémie. Il n’y a plus de place que pour le rejet ou la louange envers la doxa de la Science qui a su mettre au point un vaccin performant en un temps record. La presse grand public est prompte à l’emballement médiatique ou à l’invective contre ceux qui se réclament de la mouvance« antivax ». Il ne semble plus possible d’en revenir à la délibération prudentielle qui seule permettrait de bien articuler vigilance sanitaire et anticipation bien pensée de l’évolution de la situation sanitaire. Non, les hangars désaffectés où l’on danse les pieds dans la boue à tu et à toi dans un souci d’évasion ne sont pas la solution quant à notre face à face avec le virus. Mais quelle école d’humanité offre-t-on aux jeunes dans l’épreuve actuelle ?
Le Comité consultatif national d’éthique écrivait dans son avis 106 qu’« Etre autonome, c’est être libre avec les autres et non pas contre eux. »[1] C’est d’ailleurs dans ce souci d’autonomie partagée que le rôle des soignants dans la pédagogie de la vaccination est reconnu, tant l’exemplarité des professionnels de santé est cruciale dans les semaines à venir, d’où l’importance qu’ils soient rapidement vaccinés[2]. Il est d’importance de mobiliser l’opinion citoyenne dans la réussite de l’adhésion à la stratégie vaccinale[3] et de comprendre la nature relationnelle de la santé : « Si vous ne vous soignez pas, vous rendez les autres malades et, si vous ne soignez pas les autres, ils vous rendront malades »[4].
Sans doute nombre de ces jeunes n’étaient-ils pas bien renseignés quant aux risques sanitaires qu’ils prenaient mais l’ont-il aussi été des bienfaits que le vaccin de nouvelle génération leur procurerait ? Ou comme rapporté par certains médias, ne sont-ils que des sujets récalcitrants dont les comportements irresponsables justifient une politique de répressions sanitaire plus ferme ? Etaient-ils en capacité de comprendre la Covid-19 autrement que comme une menace abstraite ? Ou refusent-ils la présence du tragique dans l’existence, et donc d’assumer « cette conscience que l’être humain est voué à la mort, à la souffrance à la perte des liens, au désamour » ? En s’oubliant quelques jours dans la fièvre festive, ne pensaient-ils pas écarter de leur esprit la fièvre réelle de ce qui est en passe de devenir le mal de ce début de siècle ? Dans cette sorte de défense maniaque, est-il envisageable d’être au clair quant aux risques qu’ils font prendre à la collectivité ? Nombre d’entre eux seront sanctionnés pour non-respect du couvre-feu, non-port du masque, ou usage de stupéfiants… Cependant, mais même avec une information sanitaire rapidement délivrée, que retiendront-ils de cette expérience ? Il y a dans cette affaire l’expression d’une contre-dépendance présentiste, d’une autonomie défensive plus ancrée dans l’envie de liberté pour la liberté que dans la gratitude de pouvoir vivre un moment de grâce face au péril infectieux. Mais que gagne-t-on véritablement dans cette opposition au prendre soin les uns des autres, seule façon de limiter l’expansion du fléau épidémique ? Que peut-on garder de cette parodie d’investissement de la santé relationnelle vécue coûte que coûte, au risque de tomber et de faire tomber malade ?
Cette contre-dépendance est vécue à contre-courant du sens commun de sorte que là encore on retrouve l’idée qu’« Une autonomie mal comprise qui se traduirait par un refus de soin, dont l’effet serait de favoriser la propagation de la maladie, serait difficilement acceptable par l’ensemble du corps social. Elle devrait s’effacer au nom de l’exigence de solidarité ». C’est donc d’intelligence citoyenne qu’il s’agit mais là encore la bêtise « fétarde » semble caricaturer la vraie liberté politique, en présentant l’attachement aux libertés comme un luxe de privilégiés, ce que le regroupement illicite contrefait pour mieux le refuser, tout en faisant de cette liberté une licence qui serait forcément vécue par des citoyens supposés inconscients des enjeux sécuritaires…
Comme le disait Bernanos, « Le pessimiste et l’optimiste s’accordent à ne pas voir les choses telles qu’elles sont. L’optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste un imbécile malheureux. Vous pouvez très bien vous les représenter sous les traits de Laurel et Hardy. […] Je sais bien qu’il y a parmi vous des gens de très bonne foi, qui confondent l’espoir et l’optimisme. L’optimisme est un ersatz de l’espérance, dont la propagande officielle se réserve le monopole. […] Neuf fois sur dix, l’optimiste est une forme sournoise de l’égoïsme, une manière de se désolidariser du malheur d’autrui. Au bout du compte, sa vraie formule serait plutôt ce fameux « après moi le déluge », dont on veut, bien à tort, que le roi Louis XV ait été l’auteur […] Mais l’espérance se conquiert. On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité, au prix de grands efforts et d’une longue patience. Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore. »[5]
Aller au-delà du désespoir et se faire vacciner sont les deux issues qui nous aideront à sortir de l’imbécilité sociale, de sa répression, de cette opposition de l’optimisme et du pessimisme sanitaire, opposition mortifère voire complotiste à l’encontre de la démocratie sanitaire. On ne gagnera rien, au plan systémique, à opposer la sécurité sanitaire et la jouissance de la sphère intime, le besoin légitime de vivre sa libre intimité en dehors de tout regard public et la sécurité du corps sociétal ? Le philosophe Michaël Fossel rappelle que Marc Bloch avait noté, dans l’étrange défaite de 1940, que l’un des manquements de la République française dans les années 30, avait été de ne pas avoir su offrir de fêtes à ses citoyens, et notamment des « fêtes destinées à renforcer le goût pour la liberté et l’égalité »… Or du côté des jeunes étudiants, comment ne pas voir que la fermeture des universités pendant plusieurs semaines a été source d’inégalités ? Plus globalement la division entre Covid+ et Covid- s’est prolongée par une ligne de clivage politique entre jeunes et vieux : « Entre les âgés qui ne veulent pas mourir et les jeunes qui veulent vivre, nos gouvernants ont fait le choix de protéger les âgés et de sacrifier les jeunes »[6]. Cette même génération a vu sa santé mentale altérée avec un doublement de la symptomatologie anxieuse et dépressive, selon l’analyse du psychiatre Christophe André (ibid).
On comprend mieux dès lors que l’injonction de se satisfaire d’une mince capacité à se ressourcer dans la sphère privée n’équivaut pas, pour nombre d’adolescents et de jeunes adultes, et plus largement nombre de nos concitoyens, à l’évasion de la dure réalité de la confrontation avec la Covid-19. Que cette aventure festive hors normes et son intimité conviviale hors temps soit potentiellement « ravageuse » relève d’une déliaison au sens sanitaire que le Conseil scientifique énonce dans son avis du 12 octobre dernier : « Le Conseil scientifique reconnaît que les fêtes de fin d’année sont propices au relâchement »[7]. Ceci n’empêche pas de percevoir une dénonciation culpabilisante de tels comportements tout autant imprudents que dangereux, fussent-ils extériorisés sous le masque de l’incivilité provocatrice : « Ni l’Etat ni la médecine ne devraient avoir autorité sur l’intime »[8] .
Le Président de la République a dès lors rassuré sur le libre choix de la vaccination et son rythme d’avancement : “Je ne laisserai pas davantage, pour de mauvaises raisons, une lenteur injustifiée s’installer : chaque Français qui le souhaite doit pouvoir se faire vacciner. De manière sûre et dans le bon ordre, en commençant par ceux qui présentent le plus de risques”[9].
On ne peut attendre indéfiniment que la bureaucratie administrative se substitue à l’esprit d’initiative des soignants et au consentement éclairé des patients, sauf à promouvoir cette inquiétante hésitation vaccinale : « Car chaque jour qui passe sans immunisation collective nous coûtera des centaines de morts et des centaines de millions d’euros. »[10]
Laissons donc les infractions Covid et la répression sanitaire clore une année 2020 tragique et avançons vers cette immunisation collective. Quelle que soit l’interprétation de cette rave party, de la ratiocination rétrospective voire à l’argutie insensée à laquelle ses commentaires donneront forme, ce qu’Aristote nommait le genre judiciaire, ou l’attitude spectatrice et non critique à l’égard du présent que le commentaire médiatique ne manquera pas de susciter, il nous importe urgemment de retrouver la voie du souci précautionneux de l’avenir, soit le genre délibératif[11]. C’est la seule solution raisonnable afin de faire émerger une opinion citoyenne lucide sur la thérapeutique vaccinale et un élan sanitaire massivement favorable à la protection collective que la vaccination procurera. Cela impose aux jeunes de rester doués d’empathie pour les plus âgés et aux seniors de comprendre la lassitude de leurs enfants et/ou petits-enfants de vivre dans un monde de plus en plus hygiéniste. C’est entre les deux bornes jeunesse et vieillesse que la vie est féconde.
Ce n’est qu’en conservant leur capacité d’empathie et leur autonomie délibérative que les citoyens pourront s’engager dans la vaccination. C’est en cessant de voir l’Autre sous la seule figure de la menace que nous éviterons à notre démocratie de plier sous le poids de la paranoïa collective. Abandonnons dès lors le genre apodictique et investissons celui plus délibératif afin de vivre ensemble la saisie prudentielle d’un avenir réellement habitable par chacun, avenir trans-partisan dans lequel la vaccination aura toute sa place de préservation du Bien commun. Aussi devons-nous garder en tête qu’« Il faut à ce sujet rappeler que le débat contradictoire de la recherche, outil puissant de validation des méthodologies et des résultats, dépasse les opinions et idéologies personnelles. Garant de la fiabilité et de la qualité des résultats scientifiques, il n’a pas vocation à alimenter, sous une forme partisane, la scène médiatique, qui est partagée entre la recherche d’une information de qualité et une attention prioritaire accordée aux parts d’audience »[12].
[1] CCNE, avis n°106, Questions éthiques soulevées par une possible pandémie grippale, https://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/publications/avis_106.pdf
[2] F. Bourdillon, M. Heard, G. Pialoux, P. Zylberman, L’exemplarité des professionnels est cruciale pour l’adhésion des patients à la vaccination anti-Covid-19, Le Monde du 16 déc. 2020, p. 39.
[3] R. H. Dodd, K. Pickles, B. Nickel and al, Concerns and motivations about COVID-19 vaccination, Lancet Infect Dis, 2020, Published Online, December 15, 2020: http://doi.org/10.1016/S1473-3099(20)30926-9.
[4] F. Hartog, F. Worms, G. Erner, Le temps n’est plus ce qu’il était, Papiers, La Revue de France Culture, 2020, n°35 : 98-103, p103.
[5] G. Bernanos, La Liberté, pour quoi faire ? (1953).
[6] « Notre cerveau déteste l’incertitude, Le Journal du Dimanche du 3 janvier 2020, p. 8.
[7] Note d’éclairage du Conseil scientifique COVID-19, 12 décembre 2020, ACCOMPAGNER UNE FIN D’ANNEE PAS COMME LES AUTRES, https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/note_d_eclairage_conseil_scientifique_modifiee_14_decembre_2020.pdf.
[8] M. Fossel, Ni l’Etat ni la médecine ne devraient avoir autorité sur l’intime, Le Monde du 1er et 2 janvier 2021, pages 26-7.
[9] “Chaque Français qui le souhaite doit pouvoir se faire vacciner” (Emmanuel Macron), apm news du jeudi 31 déc.2020 : apmnews.com.
[10] A. Roublev Vaccination Covid en France : vers une étrange défaite ? [Tribune], JIM.fr, publié le 31 déc.2020.
[11] P. Aubenque, La prudence chez Aristote, Quadrige, PUF, Paris, 1993, 1ère édition 1963 : 111-2.
[12] Réponse du CCNE à la saisine du ministre de la Santé, Avis du 18 décembre 2020, Enjeux éthiques d’une politique vaccinale contre le SARS-COV-2 : https://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/publications/saisine_vaccins.pdf

